.........Villeneuve sur Bellot ...

Alors que revenir sur Bellot provoque
toujours en moi une joie palpable, il me faut bien avouer qu’en
me rendant mardi dernier aux obsèques d’Alain, je
n’éprouvais plus que tristesse.
Venant de Meaux par des transports en commun alors en grève, je mis deux heures pour arriver place de l’Eglise.
Dans le bus qui partait de la Ferté-Sous-Jouarre en direction de
Verdelot, nous étions cinq passagers, mais très vite je
me retrouvai seul avec le chauffeur, ce qui eut pour conséquence
d’accentuer un sentiment assez familier chez moi à
mi-chemin entre tristesse et solitude.
Et pourtant, lorsque j’aurai de nouveau ma propre voiture, je
regretterai cette possibilité de penser, écrire et lire
qu’offrent les transports en commun.
Le bus arrivant au Fourcheret, je descendis, et le nombre important de
voitures garées jusque dans les champs me donna une idée
assez précise du monde qu’il devait y avoir sur la place.
Remontant la rue, je rencontrai une amie, Claire, puis Elodie, «
une gamine du village » avec qui j’ai eu des fous rires
mémorables et qui adorait venir à la maison pour jouer
avec les filles et chahuter avec moi.
Pour les nombreux nouveaux lecteurs, je précise que j’ai
vécu à Bellot avec une femme formidable qui avait deux
filles en bas âge (6 mois et 3 ans). J’ai partagé
leur existence pendant trois ans, vous comprendrez dès lors le
terme « les filles » que j’utilise affectueusement
parfois dans mes chroniques.
A ce sujet, précisons que même si la maison où nous
vivions est actuellement en vente, la mère des filles habite
toujours sur Bellot, et afin de ne pas réveiller les moments
heureux qu’elle a engendrés, et non les douleurs, je me
suis mis à redouter sa présence et souhaiter son absence
en ce jour de funérailles.
Par ailleurs, il me fallait impérativement quitter les lieux
avant la sortie d’école, soit 16h30, afin de ne pas
embarrasser les filles par ma présence…
Comme vous pouvez le constater, il y avait « beaucoup de choses
» à mettre en terre ce jour-là, et cette prise de
conscience fit monter à mes yeux des larmes que je parvins avec
succès à ravaler afin qu’elles n’aillent pas
jouer sur mes joues.
Lorsque j’arrivai sur la place principale, je constatai avec plaisir qu’elle était noire de monde.
Tous les officiels et la famille étaient déjà
entrés dans l’église afin d’être
assurés d’avoir la place légitime qu’il leur
revenait. Saturée, l’église de Bellot ne pouvait
plus rien accepter et semblait « régurgiter » les
quelques personnes qui tentaient envers et contre tout de s’y
introduire. Pourtant, il restait encore plus d’une centaine de
personnes dehors, et des voitures arrivaient encore…
L’entreprise funéraire chargeait dans le corbillard les
fleurs et autres couronnes et la cérémonie allait
débuter.
Naïvement, je m’étais attaché à
être tout de noir vêtu, et du haut de mes faibles moyens,
je m’étais affublé ici d’une veste
d’hiver et là de chaussures de
sécurité… Avec une météo
plutôt généreuse en soleil et un taux
d’anxiété poussé à son paroxysme, je
sentais déjà se former les premières perles de
sueur et constatais que certaines plus téméraires
s’aventuraient déjà le long de ma colonne
vertébrale.
Il était 15h10… j’entendais déjà de
nombreuses personnes dire : « On aurait tout de même pu
mettre quelque haut-parleur à l’extérieur afin
qu’à défaut de voir nous puissions entendre !!!
».
Effectivement nous étions là, présents, mais
n’existions que dans l’imaginaire de ceux qui
étaient au cœur de l’événement : ils
nous imaginaient dehors et cela cautionna un instant notre existence.
Dédramatisant, je me suis dit qu’après tout
j’étais là pour montrer à Alain mon
affection et que le connaissant ce n’est pas à
l’intérieur qu’il était mais à
l’air libre. Je sentis même un rictus en formation au
moment où, me retournant, me vint l’idée «
saugrenue » qu’Alain était peut être là
avec moi sous cet arbre.
Sachant depuis quelques jours que la cérémonie
funéraire était susceptible d’attirer entre 300 et
500 personnes, la Mairie de Bellot aurait pu faire l’effort
d’installer une sono afin que nous n’ayons pas à
l’extérieur ce sentiment de n’avoir fait que passer
à côté de l’événement.
A la décharge de Monsieur le Maire et au regard des faibles
budgets de fonctionnement, constatons que n'importe quel village des
environs se serait vu dépassé par la situation.
[En pensant à cela, je me demande
s'il ne serait pas judicieux que le département, la
région, ou la C.C. offre une sono complète à
chaque village de moins de 1000 habitants, cela leur retirerait une
épine du pied et leur permettrait d'organiser spectacles et
fêtes de la musique sans avoir à louer un ensemble
complet. Cette sono pourrait pourquoi pas être utilisée
par le village pour encourager la création d'un groupe de
musique, les chorales, l’école, etc. ]
Vers 15h30, le malaise de Maurice, président de l'Association
"Amitié et Sourire", et l'arrivée des pompiers et du SAMU
me donnèrent le signe qu'il était temps pour moi de
partir.
Le prochain bus pour la Ferté-sous-Jouarre étant à
17h39 à Villeneuve-Sur-Bellot, j'avais décidé,
appareil photo en main, de rejoindre à pied ce village
situé à environ 3 km.
Arrivé au Fourcheret, je tombai la veste, ouvris la chemise et
commençai de nouveau à respirer. L'anxiété
avait disparu et tous mes sens redevenaient opérationnels.
Durant cette balade entre Bellot et Villeneuve, je ne m'étais
imposé, en souvenir d'Alain, qu'une seule règle :
"regarder vraiment".
Une démarche que l'on perd lorsqu'on réside dans un lieu
depuis longtemps. Vivre l'instant présent et le vivre
pleinement… J'ai dû y parvenir, car cette marche m'a
procuré un réel plaisir et m'a fait atteindre une vraie
sérénité.
Je me sentais plus en harmonie avec mon environnement, comme
"dépollué", contemplant ici les détails d'une
clôture en bois et là un pilonne recouvert d'un lierre
rougeoyant.
Au bout d'une longue ligne droite, j'arrivai à
Villeneuve-Sur-Bellot. Un petit village plus important que Bellot par
sa population mais pour lequel je n'avais pas vraiment fait l'effort de
découvrir la beauté et la spécificité,
tellement ma passion pour Bellot m'avait rendu bêtement chauvin.
Villeneuve est un beau village et je pris plaisir à en faire le
tour. Mais je ne pouvais pas repartir sans allez saluer le patron du
petit café où nous allions avec «Quinquin»
(le père d’Elodie) boire notre apéro le dimanche
après avoir fait notre tiercé.
Autant dans les bars des villes chacun sirote son café ou sa
bière dans la plus grande solitude, autant dans un petit village
ce café ou cette bière peut mettre des heures à
être bu, discutant ici avec un agriculteur, là avec un
ouvrier agricole dont les mains font le double des vôtres.
Ce jour-là, toutes les discussions tournèrent autour de
toi, Alain, et j’étais heureux de constater que tous
mettaient en avant ta gentillesse, ton goût pour le travail bien
fait et ton côté bon vivant…
17h30 arrivant à grand pas, je me décidai non sans regret
à quitter le Patron et sa Femme et à rejoindre
l'arrêt de bus situé à côté de la
pharmacie (rénovée justement par Alain LOURDIN).
Sur le chemin du retour, en contemplant les paysages et en repassant
par Bellot, j'eus à nouveau une pensée pour toi, Alain,
mais toute tristesse et toute nostalgie avaient disparu :
peut-être parce que je savais viscéralement que d'une
manière ou d'une autre, demain ou après-demain, je
reviendrai VIVRE A BELLOT...
Philippe CHÂTELAIN
le, Mardi 19 Octobre 2010.

Et remis en ligne le 26 Juin 2010 pour Marie.




















