
Nous sommes le Mardi 27 Décembre 2011 et, avec Alexandre, nous arrivons aux « Restos du cœur », section de Meaux, immeuble ARGONNE.
Il est 14h06 et la file d’attente est pour moi monumentale, voire impossible.
Ne réagissant pas à mon étonnement, Alexandre prend sa place dans la file d’attente en précisant avec lassitude : « Maintenant il nous faut attendre 1h à 1h30 avant d’accéder à la distribution … ».
Nous verrons par la suite qu’après la précarité c’est « l’attente », qui, étrangement, caractérise tous les bénéficiaires de minima sociaux.
Les « restos du cœur » de Meaux sont installés en bas d’un immeuble de 20 étages, divisé en 3 faces et je constate que sur chaque face, il y a environ 30 antennes paraboliques qui, à leur façon, modifient l’aspect extérieur du bâtiment en le rendant plus austère.
Devant les locaux, un parterre qui à l’origine devait abriter une pelouse mais qui, le plus souvent boueux, est recouvert de détritus en tous genre ; « Jetés directement des habitations », précisera Alexandre.
Effectivement durant l’attente je verrai tomber touffes de cheveux, sacs plastiques, papiers et autres pelures de fruits … et ce directement sur les personnes en attente. Ce jour là une femme recevra une « merde » de pigeon - c’est dire - et un petit pot de bébé en verre atterrira à moins d’un mètre d’une femme faisant la queue.
Le ciel gris et le froid se chargeant quant à eux d’accentuer l’aspect sordide de l’endroit.
Naturellement aucun abri n’a été prévu en cas de pluies ou de projections.
« Avec ce décor, on te fait bien comprendre que tu as touché le fond … », me dira Alexandre.
En effet, Il doit être difficile de revaloriser, un ego à la dérive, dans un tel environnement.
Nous verrons d’ailleurs dans cette chronique, que beaucoup de ce qui est fait en direction des bénéficiaires du RSA est très souvent contre productif. J’en suis même venu à me demander si la logique, n’était pas de maintenir, volontairement, les bénéficiaires du RSA dans une précarité rassurante pour des politiques qui désormais n’hésitent plus à laisser leurs concitoyens sur le bord du chemin. Alexandre, illustrera d’une manière humoristique, mon propos en me disant :
« Tu sais Philippe aujourd’hui ils nous pissent dessus sans tenter de nous faire croire qu’il pleut … ».
A 42 ans, propre, rasé et bien vêtu, Alexandre dénote avec la population qui constitue la file d’attente. Effectivement les trois quart des bénéficiaires sont originaires d’Afrique noire, des pays du Maghreb, d’Europe de l’est ou des personnes dîtes « du voyage ». Beaucoup d’enfants en poussette accompagnent des mères qui pour la plupart sont là depuis 9h du matin (la distribution commence à 14h).
Certaines mères, « plus malignes », me dira Alexandre descendent leur caddie la veille afin de réserver leur place pour le lendemain. Naturellement les caddies sont sécurisés par des antivols … Malgré une précarité commune à tous, certaines femmes africaines et magrébines n’hésitent pas à passer devant tout le monde prétextant ici rejoindre une « cousine » ou là un caddie posé la veille.
Ces « passes droits » sans aucune légitimité engendrent fréquemment des altercations réglées en général par quelques agents de la police Municipale de Meaux.
A 42 ans donc, Alexandre est le résultat de deux ruptures conjugales mais c’est véritablement la dernière qui, ayant eu raison de lui, l’entrainera pendant quelques temps dans l’alcool et durant deux ans dans une sévère dépression. Au bout d’un certain temps, ne percevant plus les allocations chômage, Alexandre se retrouva en juin 2010, bénéficiaire du RSA.
Intelligent, cultivé et aimant travailler, Alexandre n’apprécie pas particulièrement sa situation et contrairement à ce qui est dit ici et là dans la presse, il se bat tous les jours pour récupérer une situation « normale ». En tant que bénéficiaire du RSA il a l’obligation de suivre un programme d’accompagnement vers l’emploi, dans le cas présent c’est la CARED de Beauval qui assure ce suivi. Une fois par mois il est reçu par un conseiller qui, avec lui , fait le point sur ce qu’Alexandre a mis en place. « Entre nous », me dira Alexandre : « Ces rendez-vous ne m’apportent rien de tangible, ils sont une étape obligatoire et surement une façon pour le Conseil Général de se donner bonne conscience, mais hélas les conseillers ne proposent rien de concret … ».
Alexandre m’expliquera que ces organismes peuvent à la limite être utiles pour des jeunes qui, n’ont pas de projet ou qui ne savent pas rédiger un CV ou une lettre de motivation, mais dès que l’on dépasse le bac plus trois et les 40 ans, l’utilité de ces organismes est très limitée.
« Je pense que c’est la logique de prise en charge des sans emploi qu’il faudrait revoir. Car quand un conseiller a entre 100 et 150 dossier de bénéficiaires à gérer, il semble logique que tout travail reste superficiel et dans plupart des cas sans résultat probant » …
Alexandre m’expliquera qu’il faudrait que chaque conseiller ait 10 fois moins de dossiers afin de pouvoir réaliser un véritable « coaching » avec les bénéficiaires, « un vrai suivi ».
Maintenant avec une volonté politique en berne et la non embauche de conseiller, on voit bien que le problème risque de perdurer voire de devenir critique et ingérable dans quelques temps (Voir Article du Parisien en Marge gauche).
Dés lors Alexandre se débrouille seul et remporte quelques succès qui l’encouragent à aller encore plus loin. Néanmoins Alexandre va me révéler une réalité qui démontrera qu’effectivement, il y a une volonté dans ce pays qui consiste à maintenir les plus démunis dans une éternelle précarité. Accepter un emploi aidé (CUI, CAE) lorsque vous êtes au RSA est la façon la plus rapide de retrouver une activité professionnelle. En revanche ces emplois sont souvent mal rémunérés et jamais à plein temps (en règle générale, 20h par semaine pour 600 euros par mois). Néanmoins ils permettent aux bénéficiaires de retrouver une vie sociale et d’avoir la possibilité, en parallèle, de rechercher un CDI mieux rémunéré.
Maintenant signalons que pour certaines agences d’intérim, les bénéficiaires du RSA sont devenus une mine d’or et un fond de commerce car elles facturent les heures effectuées, par les bénéficiaires, dans les entreprises, charges comprises, alors que les charges d’un bénéficiaire du RSA sont nulles.
Il en est de même pour certaines entreprises et un grand nombre d’administrations.
Au final nous voyons que les bénéficiaires du RSA qui entrent dans ces contrats aidés ne sortent pas vraiment de la précarité mais s’y éternisent un peu plus chaque jour.
Par ailleurs, force est de constater, après calcul, qu’un bénéficiaire du RSA qui entrerait dans un contrat aidé où il effectuera 20h par semaine pour 600 euros net par mois, ne gagnera pas plus que s’il restait au RSA sans travailler. Comme vous pouvez le voir dans la simulation, en marge gauche de cet article, en perdant la CMU, la prime de Noël, l’aide téléphonique, une partie de son APL et l’aide EDF on peut même affirmer qu’Alexandre va être financièrement perdant dans cette affaire, autrement dit :
« TRAVAILLER » va lui coûter de l’argent ...
De ce fait un grand nombre de bénéficiaires du RSA ne cherchent plus vraiment un emploi et dés lors certains emplois aidés, comme par exemple les AVS, subissent une pénurie qui limite - voire empêche - l’accès à l’école de certains enfants handicapés. (Dans le Lycée de Meaux où je travaille il aura fallu plus de 8 mois pour recruter l’AVS d’un élève myopathe, ce dernier commencera donc son année de seconde en février 2012 au lieu de Septembre 2011).
Ses deux ans de dépression, l’ayant totalement détruit et isolé, Alexandre me fera comprendre avec une intelligente pudeur que reprendre rapidement le travail est pour lui vital, « il me faut renouer avec la vie, réapprendre à me lever le matin » et avec un sourire qui cache une sensibilité à fleur de peau : « Peut être aussi voir si je suis capable a nouveau de parler à tout le monde, j’ai passé tant de temps chez moi sans parler à quiconque et puis cerise sur le gâteau peut être que je vais rencontrer quelqu’un … ».
L’instant est intense, Alexandre ravale des larmes que par fierté, il ne veut extérioriser ici … Je coupe mon magnéto et lui passe la main dans le dos comme le ferait un vieil ami.
23 Janvier 2012




















